Bernard_StieglerEntretien avec Bernard Stiegler, philosophe, président du groupe de réflexion Ars Industrialis, directeur de l’Institut de Recherche et d’Innovation (IRI) au centre Georges Pompidou, et membre du Conseil National du Numérique.
Qu’est ce qu’un territoire numérique ? Il y a des territoires numériques, de toutes sortes, et ce du fait que leurs habitants sont eux-mêmes de plus en plus « numérisés ». Ces territoires devraient être irrigués par une politique du numérique. Un territoire qui n’a pas de politique numérique est perdant, en terme d’emplois, de chiffres d’affaires, de fiscalité, de culture et de modes de vie. Un territoire qui développe dans un tel contexte est un territoire contributif. C’est la contributivité qui le caractérise, non pas dans le sens de celle de Facebook, qui est pauvre, mais dans le sens où elle crée une dynamique locale et désirée par ses habitants développant une intelligence de la contribution locale qui enrichit le territoire en s’articulant positivement et réflexivement avec les dynamiques extraterritoriales comme l’écrivait Pierre Veltz dès 1993 (in Des territoires pour apprendre et innover). Quelles sont les caractéristiques du territoire numérique nantais? Nantes est aujourd’hui un territoire d’excellence, du fait des investissements réalisés depuis vingt-cinq ans. Il ne s’agit pas d’un simple « marketing territorial ». La volonté politique est là, la conscience et la mobilisation aussi. Celle des laboratoires de recherche à la pointe de l’innovation, comme le LINA, au cœur de l’Université, de plusieurs écoles de renom, du tissu important de PME, très fortement orienté TIC, des data centers, et de son FabLab. La vie associative est également très riche. Un autre point me semble important. Ce sont les prises de position concernant la cyberdépendance du professeur Jean-Luc Vénisse, directeur du pôle universitaire d’addictologie et de psychiatrie du CHU de Nantes, avec qui j’ai eu de nombreux échanges à propos des thérapeutiques contributives. Quelque chose s’est enclenché. Qu’est-ce qui le différencie? Le territoire contributif, constitué de réseaux, à l’heure des big data, construit une nouvelle logique qui concerne tous les habitants, qu’ils soient habitants, chercheurs ou dirigeants d’entreprises. Si on ne s’empare pas du numérique, il s’empare de vous, dans une dialectique de « remote control ». Il faut que les territoires numériques développent une intelligence territoriale qui mette en relation les codeurs et les développeurs avec les habitants, afin de transformer le pharmakon qu’est le web, en soin que le territoire prend de lui-même, et en inventant une thérapeutique du réseau social par le réseau social. Un territoire réticulé, s’il produit de l’innovation contributive, devient force de proposition pour ses acteurs économiques. Il y a tous les ingrédients pour cela à Nantes. D’autant plus que ce qui différencie le territoire numérique nantais des autres territoires, c’est son vivier de startups hors-normes. Le projet territorial est visible, doublé d’un fort enthousiasme. Quelle vision avez-vous de l’avenir des territoires numériques français ? L’Europe, à l’origine des concepts de web et d’HTLM, a joué un rôle essentiel avec la France dans la conception des réseaux numériques. Aujourd’hui l’Europe n’a pas de vision. Nous pensons qu’il faut réinventer le web pour qu’il soit au service de la recherche scientifique, de la culture et d’une nouvelle citoyenneté, et qu’il faut lancer à l’échelle européenne, si l’Europe est prête à faire un grand bond en avant, une politique d’acculturation aux technologies numériques sur la base d’un web entièrement repensé. Les territoires métropolitains peuvent être des laboratoires dans ce domaine, à condition d’être animés par des capacités d’échange entre les groupes, les fonctions -des communautés de pairs, de peer to peer- induites par le contributif. Le territoire de Nantes est un bon candidat pour cela : Nantes est par excellence un territoire apprenant.  

Propos recueillis par Cécile Faver