Milad_DoueihiEntretien avec Milad Doueihi, philosophe, historien des religions, spécialiste du numérique, titulaire de la chaire de recherche sur les cultures numériques à l’Université Laval (Québec). Membre du comité de direction éditoriale de « Digital Intelligence » (Intelligences Numériques), qui aura lieu à Nantes, pour la première fois, du 17 au 19 septembre 2014, puis à Québec en 2015.
Quel portrait dressez-vous de l’écosystème numérique nanto-métropolitain ? De mon point de vue, le cas de l’écosystème numérique de Nantes est unique. Il y a une grande convergence entre tous ses acteurs, la ville et ses habitants, la région, les laboratoires de recherche, à l’instar de ceux de l’Université de Nantes, la communauté artistique, et celle des chefs d’entreprises. C’est une particularité inhérente à la métropole nantaise, très rare et essentielle au développement économique, scientifique, social et culturel. Tous les éléments sont réunis et cohabitent au même endroit, avec une grande cohérence. Ce qui donne une identité très spécifique à Nantes, liée à cette densité métropolitaine. Le numérique en cela est un marqueur identitaire. Si on regarde ce qui se passe à Cambridge, hautement technologique, on remarque, que les dimensions économiques et culturelles sont en train de commencer à converger. A Nantes, qui est à la fois une ville de réseaux et une ville en réseau, ces deux dimensions sont déjà associées, et le numérique traverse tous les secteurs économiques et culturels. Etre transversal, c’est la nature du numérique. Un autre élément caractérise l’écosystème numérique nantais, c’est sa diversité. C’est à la fois sa force et sa séduction, et de nombreuses dynamiques coexistent à Nantes, le semblable attirant le même. C’est avant tout un écosystème unique, facteur d’attractivité, parce qu’il a su simultanément mettre en place les infrastructures nécessaires tout en accueillant les évolutions de la culture numérique. Que cultive-t-on dans un territoire numérique ? Un territoire numérique est un hybride. C’est non seulement une manière de donner accès aux citoyens à un grand nombre de données, publiques ou pas, pour travailler et avancer, mais c’est aussi une communauté intelligente qui touche tous les individus. Artistes, scientifiques, ingénieurs et dirigeants d’entreprises y cohabitent, du fait des mutations du monde que nous vivons et des profonds changements de paradigme qui s’imposent. Dans un territoire numérique, on cultive, voire on met en culture, la facilité d’accès à de multiples services, aux collectivités, toutes les formes de participation à la vie économique, ce qui modifie autant notre espace de travail que nos manières de vivre et de communiquer. Néanmoins dans un futur proche, il va falloir réinventer la frontière entre sphère publique et privée, les rapports entre l’individu et le collectif, et développer de nouvelles opportunités de participation à la vie économique. Pour cela, de nouvelles compétences sont requises, afin que chacun soit concerné, en évitant les écarts générationnels ou des formes d’exclusion qui pourraient se mettre en place inconsciemment. Il y a aussi un danger, celui d’être victime des flux, de l’immédiateté, de la vitesse. Mais il s’avère que les liens numériques renforcent les liens humains, à condition de rester vigilant, et de ré-imaginer une communauté qui dise « c’est nous qui décidons ». Quelles sont les perspectives européennes du numérique ? Les avancées de l’Europe en matière de numérique sont particulièrement impressionnantes à Berlin ou aux Pays-Bas, pour ne rien dire de Londres, qui accueillent de plus en plus de startups et favorisent l’éclosion de jeunes pousses innovantes. Tout comme Paris, même si en France, il n’y a pas d’équivalent de Google ou de Facebook européen. Mais, de mon point de vue, vouloir créer une « Silicon Valley » française est une mauvaise idée. Il y a en France, malgré les freins bureaucratiques et administratifs, toutes les ressources nécessaires pour inventer un modèle, un modèle qui soit incarné en Europe, sans copier le modèle d’un autre pays. D’autant plus que la volonté du gouvernement actuel est très engagée. Un des aspects quasi-imprévu du numérique, qui me semble très intéressant, est le retour au local, sans repli identitaire -ce qui sera un risque si on fait ce choix naïf- à une région, à un territoire. Les technologies permettent de penser autrement les territoires, c’est-à-dire des territoires très informés, très ouverts, qui n’oublient pas leurs racines, et qui a des modèles économiques souples, concernant par exemple la bi- localisation des entreprises, aux Etats-Unis et en France.

 Propos recueillis par Cécile Faver

Voir l’interview vidéo de Milad Doueihi sur le numérique nantais